Témoignage: Ma fille d’accueil va devenir maman.

‘’Je suis enceinte’’, m’annonce Line avec un grand sourire. Trois petits mots tout simples et pourtant magiques qui vont me faire passer pour la première fois du côté des mamys. Trois petits mots qui réveillent une foule de souvenirs : l’arrivée dans notre famille de Line, 13 mois à peine, petite brune au regard immense ; ses premiers pas, ses jeux d’eau adorés, ses peurs lentes à s’apprivoiser, ses colères parfois violentes quand les mots lui manquaient. Le passage mouvementé de l’adolescence, puis peu à peu une sorte d’apaisement, avec l’installation à 20 ans dans un appartement autonome. Rêvant très fort d’indépendance et de liberté, après avoir été cadrée tant d’années  par sa famille d’accueil et par les contraintes scolaires, elle s’est heurtée à d’autres limites : celle d’un budget étriqué,  d’un appartement à entretenir, de voisins n’appréciant que moyennement la musique à hautes doses… Elle a compris que ces contraintes, imposées par la réalité, elle les retrouverait partout et qu’elle devait arriver à ‘’faire avec’’. Peu à peu, l’adolescente rebelle et peu sûre d’elle s’est adaptée, affirmée à travers des choix qu’elle a assumés : nous étions régulièrement inquiets du choix de certains amoureux, d’achats de GSM  coûteux qui allaient réduire très fort son budget nourriture, de sa difficulté à bien entretenir son logement… Il y a  eu parfois des appels à I’aide pour rechercher un emploi, démêler une situation administrative compliquée ou une relation amoureuse étouffante. Mais la plupart du temps, elle trouvait ses propres solutions.  Trois ans plus tard, nous avons devant nous une jeune femme heureuse de sa vie, de son indépendance, nous présentant un amoureux attentionné avec lequel elle forme des projets de vie commune.

Elle diminue très fortement sa consommation de tabac ‘’pour la santé du bébé’’. Il lave les légumes et fruits qu’elle consomme parce qu’elle n’est pas immunisée contre la toxoplasmose, dangereuse pour le fœtus. Elle s’informe sur le régime alimentaire à suivre pour avoir un bébé en pleine forme. Tous les deux ont commencé à chercher en seconde main le matériel indispensable comme landau et maxy cosy. Bref, ce bébé de quelques semaines à peine est déjà très présent dans le cœur et les pensées de ses parents.

Normal, me direz-vous ! Pas si évident pourtant quand on repense au parcours de Line. Dès la maternité, elle a été confiée par ses parents à une tante et n’a eu ensuite que de rares visites de leur part. Après son arrivée chez nous en famille d’accueil, elle a eu une ou deux visites de ses parents, puis plus rien. Ce qui lui faisait crier, à 8-9 ans : ‘’Tes enfants ont de la chance, eux, ils ont leurs parents ! Tu ne sais pas ce que c’est d’être abandonnée’’. Plus tard, adolescente ne supportant pas le contact physique, pleine de colère et de désespoir, elle écrivait : ‘’De toute façon, j’ai été abandonnée et ma vie est foutue, c’est comme ça, vous n’y pouvez rien’’. Et la voilà maintenant amoureuse, apaisée, capable de prendre soin de son bébé avant même sa naissance… Chez nous, elle a été accueillie avec beaucoup de bonheur, comme un membre à part entière de la famille, et malgré la blessure de l’abandon, cela a probablement réparé en partie son estime de soi et construit sa capacité à aimer et soutenir ses amies, son copain, son futur enfant…

Elle vient tout récemment de reprendre contact avec sa maman, en voyant que celle-ci avait déposé sur Facebook des photos d’elle, enfant. Jusque là, quand je lui demandais si elle n’avait pas envie de revoir sa maman, Line me répondait : ‘’Elle n’en a rien à faire de moi, alors je n’en ai rien à faire d’elle’’. Je suppose qu’en voyant les photos, elle s’est rendu compte qu’elle avait une place dans la pensée et le cœur de sa mère, malgré les apparences ? Toujours via Facebook, elle a donc fait remarquer avec humour à sa mère qu’elle avait bien changé depuis et lui a envoyé des photos récentes. Sa mère ayant réagi avec beaucoup de plaisir, Line lui a écrit ‘’Même si tu n’as pas été présente, tu es ma maman et je t’aime’’. Sa mère en a été très émue, le lui a dit, lui a expliqué que cela avait été dur pour elle de vivre sans sa fille.

Je pense qu’au moment de devenir elle-même maman, Line a eu besoin de comprendre son  abandon, d’aborder la future naissance sans ‘’casseroles’’ pesantes derrière elle. Tout au long du parcours de Line, nous avons dû tenir compte de ses limites intellectuelles et mettre un cadre adapté. Mais là, je suis épatée par son intelligence émotionnelle, sa capacité de renouer le lien avec sa maman (elle l’avait fait auparavant avec son père), de dire ce qu’elle ressent sans colère et en essayant de construire quelque chose.

Line a insisté pour me montrer les échanges de messages avec sa maman. Une façon de mettre ensemble ses deux familles, de relier les morceaux de sa vie, de se sentir elle-même entière et non coupée en deux ? Malgré les (nombreux) moments difficiles, j’ai toujours été sûre des liens d’affection noués entre Line et notre famille, donc je ne me suis jamais  sentie en rivalité avec ses parents, que j’avais eu l’occasion de rencontrer quand elle était toute petite : j’avais appris par d’autres personnes qu’ils nous faisaient confiance pour bien nous occuper de leur petite fille et c’était important pour moi.

J’ai souhaité partager ceci avec d’autres familles d’accueil parce que, comme beaucoup d’entre vous, après avoir accueilli un enfant dans l’espoir de le voir heureux et épanoui grâce à la vie de famille qu’il pouvait ainsi retrouver, j’ai eu des périodes de gros doute : j’ai vu Line saboter sa scolarité, risquer de casser les liens avec nos enfants et nous par ses comportements qui abîmaient la confiance entre nous. Je l’ai vue douter d’elle, clamer qu’elle était malheureuse, flirter avec la délinquance, être ramenée par la police, nous injurier et affirmer que nous n’étions rien pour elle. Toute la famille a été secouée par ses paroles et ses comportements. Mais finalement, les bases reçues chez sa tante puis chez nous ont sûrement laissé de bonnes traces qui lui ont permis de rebondir. Elle a aussi rencontré des profs et des éducateurs qui ont cru en elle. Il lui a fallu un peu de temps, mais maintenant elle a envie d’être heureuse et agit en ce sens.

Je suis ravie aussi d’avoir continué, chaque année jusqu’à l’adolescence en tout cas, à envoyer des nouvelles et des photos à ses parents, malgré leur absence dans la vie de Line. Ce sont ces photos vues sur Facebook qui l’ont incitée à reprendre contact avec sa mère, à réaliser qu’elle existait au moins un peu dans la pensée de celle-ci, qu’elle n’était pas aussi totalement abandonnée qu’elle le croyait. Que peut-être sa maman l’avait confiée à quelqu’un parce qu’elle ne se sentait pas capable de l’élever, pas parce que Line était un bébé inintéressant. La réalité reste la même, mais la façon de la comprendre change tout…

Je ne sais pas encore quels parents seront Line et son compagnon. Mais je sais déjà qu’ils seront capables de beaucoup d’attention et d’efforts personnels pour leur petit bout. Et qu’ils seront assez responsables pour demander de l’aide si nécessaire. Leur bébé démarre dans la vie sous de meilleurs auspices que Line : oui, l’accueil familial, cela vaut le coup même sur la génération suivante.

Nous donnons des outils (affection, scolarité, vie relationnelle…) à nos enfants accueillis, en espérant qu’ils pourront les utiliser dans leur vie… Les graines peuvent être longues à germer, mais nous savons qu’elles sont là. Ce sera leur choix de les utiliser…ou pas…

Notre enfant d’accueil, comme tout enfant, devra passer par une phase de prise d’indépendance par rapport à nous : il aura certainement besoin de prendre distance par rapport à nos valeurs, à notre façon de vivre, à nos attentes envers lui, pour discerner ce que lui veut vraiment dans SA vie. Qui doit être la sienne et pas celle que nous rêvons pour lui, que nous estimons la meilleure pour lui.

Il m’a fallu du temps pour comprendre cela et cesser de m’inquiéter dès que Line faisait un choix à mon avis mauvais ou risqué. Finalement, en devant faire face aux conséquences de ses choix, elle a beaucoup plus appris que si je lui avais tenu mes discours raisonnables habituels… Personnellement, je réfléchis beaucoup avant d’agir parce que j’ai peur de l’échec. Merci, Line, de m’avoir appris qu’on pouvait aussi avancer par essais et erreurs, que le chemin valable pour une personne ne l’est pas automatiquement pour une autre !

 

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